Des rôles comme Tony le Dingue on les accepte sans sourciller, pour l'ambivalence du personnage ?
C'est un tout. je ne choisis pas de faire un film par rapport au personnage que je vais jouer, je regarde aussi le scénario, la réalisation, la production, les autres comédiens. Je n'y vais pas parce que j'ai un beau rôle à jouer, même si c'est toujours mieux. Concernant Les Beaux Mecs, j'ai effectivement accepté sans sourciller, car tous les épisodes étaient très bien écrits par Virginie Brac. On prend du plaisir à jouer ce genre de rôle mais j'essaie d'en avoir dans tout ce que je fais. La condition première dans le métier d'acteur ce n'est pas le plaisir car ce n'est pas forcément facile tout le temps : il y a des contraintes matérielles et la difficulté du travail. On peut se la couler douce dans un rôle comme on peut rendre la rencontre ou le cheminement plus difficile si l'on décide de ne pas contourner les obstacles qui sont proposés par l'écriture. Les Beaux Mecs, cela a été vraiment plaisant à faire.
Il y a une mise en abyme sur le métier d'acteur : Tony qui se travestit souvent est aussi acteur, non ?
Ce n'est pas faux ; une mise en abyme, je n'irais pas aussi loin, mais c'est vrai qu'il y a chez Tony les rudiments de ce que devrait être le métier d'acteur. C'est paradoxal, car il se déguise pour disparaître, or aujourd'hui on est acteur pour se montrer. Mais l'art premier de l'acteur c'est de disparaître derrière le rôle. Je trouve cela intéressant quand on ne reconnaît pas un acteur même s'il n'est pas grimé ou qu'il a pris 35 kg ou perdu 18 kg, d'être au service du rôle et non pas de ramener le rôle à sa mesure.
Les Beaux Mecs c'est aussi un choc des cultures, la cohabitation des anciens et des jeunes, dans la réalité aussi. Comment appréhende-t-on cela ?
Dans la réalité, on ne se pose pas la question car j'ai été aussi un jeune comédien. On prête une oreille plus attentive mais je n'ai pas eu besoin de leur donner des conseils, ils savaient comment il fallait faire.
Dans la fiction, c'est cette différence qui est agréable à jouer car la palette de jeu est large, cela crée des situations cocasses, voire comiques parfois tragiques. C'est certes un film de gangsters mais dans lequel les humains ont le temps de se déployer complètement, ce ne sont pas des personnages monolithiques, ils sont entiers. Virginie Brac a eu le temps de faire briller toutes leurs facettes ou du moins un grand nombre. On n'est pas dans une mentalité du genre lui c'est le méchant, donc il ne va jamais rire, lui c'est le gentil, donc il pleure tout le temps. Les archétypes restent des archétypes mais on peut s'efforcer de les rendre humainement crédibles même si on ne les aime pas. Mais mon travail c'est de les aimer, c'est pour cela que j'essaie de choisir au mieux les projets car je sais que je vais essayer de rendre ces gens humains. Il y a des personnages que je n'ai pas envie de jouer du style Dutroux. Même si on peut ouvrir le débat, ça ne me branche pas. Il faut qu'il reste la possibilité d'humaniser le personnage.
Pigalle, Les Beaux Mecs, peut-on dire qu'il y a un changement notable dans la fiction télévisuelle ?
A la télé, on y est tous allés à reculons. Quand il y a un changement notable tout le monde le dit, mais personne n'ose dire que avant le fiction télévisuelle était médiocre. Je ne pars pas en croisade mais suis pour que les choses soient bien faites et bien écrites. Quand on demande à des acteurs de tourner vite, douze minutes par jour et que les dialogues sont mal écrits, que les acteurs les réécrivent parce qu'on a pas pris un scénariste, un dialoguiste, tout finit par se ressembler parce qu'il faut remplir des cases horaires et faire de l'audimat.
Canal + a été à l'initiative du changement avec des séries comme Engrenages, Mafiosa, Maison close, Pigalle, la nuit, et aujourd'hui il y a d'autres projets en état d'écriture. Pour avoir de bonnes choses, il faut s'impliquer et prendre le temps, mais le temps c'est aussi de l'argent. En tant que producteur, il faut avoir la volonté de s'investir dans des projets de qualité et en tant que comédien, il faut avoir la volonté de refuser un rôle car c'est mauvais. Chacun fait ce qu'il peut aussi car il faut vivre de son métier. Il faut à un moment se pencher non pas sur la recette mais sur la beauté du geste. C'est un art, même si c'est une grosse industrie, il ne faut pas oublier le panache, la créativité, la folie et la prise de risque.
Il faut arrêter de dire que la télé c'est la poubelle du cinéma. Toutes les grandes stars américaines ont commencé par là , il n'y a pas de honte. En France c'est douteux ; la rééducation va être longue. La télé n'est pas l'arrière-cour du cinéma, et le théâtre n'est pas l'arrière-cour de la télévision, il faut redonner ses lettres de noblesse à chaque art. On peut faire des films osés tout en faisant des entrées au cinéma.
Vous assurez la mise en scène de Mata-Hari : exécution, actuellement au Théâtre des Bouffes du Nord. Avez-vous une préférence pour la mise en scène ? Quels sont vos prochains projets ?
Je n'ai pas de préférence mais j'ai tellement joué au théâtre et sur de longues périodes, notamment avec le Théâtre du Soleil, que j'ai envie d'avoir un nouvel angle de vue. Je ne dis pas que j'ai tout compris mais j'ai besoin d'un autre prisme et j'aime diriger les acteurs, être le chef d'orchestre. Je vais aussi passer derrière la caméra. Je suis sur l'écriture d'un film mais il est trop tôt pour en parler. Après Mata-Hari, cette femme qui se crée un destin et arrive à se donner sa liberté financière et artistique, qu'on lui reprochera d'ailleurs jusqu'à la tuer en l'accusant d'espionnage, je vais monter un spectacle sur une autre figure féminine mondialement connue. Je ne vais pas dévoiler son nom mais ce sera un spectacle dans le même genre, même format, cabaret onirique, avec chanteurs et danseurs à l'appui. Je pars au Maroc pour Kaboul Kitchen, une nouvelle série pour sur Canal +, et je vais reprendre Pigalle, la nuit en septembre. Ensuite je vais faire un film avec Karim Dridi et entre-temps sortira De force de Frank Henry avec Eric Cantona et Isabelle Adjani.
Propos recueillis par Emmanuelle Dreyfus (Plurimedia) pour le compte d'Orange.